«Le développement durable est l’humanisme des temps modernes»

 René Longet vu par © Charlotte Julie / Genève / 8 mai 2017

René Longet vu par © Charlotte Julie / Genève / 8 mai 2017

 

À quelques jours de la votation du 21 mai sur la Stratégie énergétique 2050, l’expert genevois René Longet explique à La Cité les enjeux de ce scrutin, dont les grandes lignes sont déjà observables dans son livre Planète, sauvetage en cours. Une responsabilité collective, réédité en 2016.

 

Par Luisa Ballin
13 mai 2017

René Longet est l’un des spécialistes du développement durable qui fait autorité en Suisse. Ancien maire d’Onex, ex-député au Grand Conseil de Genève et ex-conseiller national socialiste, il a aussi été membre des délégations suisses au Sommet de la Terre à Rio, en 1992, au Sommet mondial du développement durable à Johannesburg, en 2002 et au Sommet Rio +20, en 2012.

Pourquoi la votation fédérale du 21 mai sur l’énergie est-elle cruciale?

Parce que nous dépendons à 80% de sources d’énergie non renouvelables, qui ne sont pas indigènes et sont fortement polluantes: le fossile et le fissile. Elles proviennent généralement de régions instables ou aux valeurs et à la gouvernance qui ne correspondent guère aux nôtres. Enfin, ces énergies sont hautement polluantes. Deux tiers de l’ensemble de notre consommation d’énergie relève du fossile. Pour sa part, le fissile représente 40% de l’électricité qui, elle, équivaut à 20% de l’ensemble, 8% du bilan énergétique dépendant du nucléaire. Rappelons que 400 réacteurs nucléaires existent dans le monde, dont le cycle du combustible est loin d’être maîtrisé et qui présente de nombreuses ruptures. Une fois lancée, la réaction radioactive ne peut plus être arrêtée. Chaque minute qui passe, de nouveaux déchets s’accumulent. Quant au fossile, il est un des facteurs majeurs de dérèglement du climat planétaire.  

Que faire concrètement?

La Stratégie énergétique soumise au vote comporte la multiplication par trois la production d’électricité issue des nouvelles énergies renouvelables, et d’augmenter légèrement la part de l’hydraulique. Elle prévoit de diminuer, à travers des normes plus sévères, les émissions de CO2 générées par les voitures. Et de soutenir l’isolation thermique et la rénovation énergétique des bâtiments. S’agissant du nucléaire, de nouvelles centrales ne seront plus autorisées et celles qui existent seront progressivement mises hors service en fonction de critères de sécurité. Cet ensemble de propositions est cohérent, logique et urgent. On prévoit de diminuer de 43% la consommation globale d’énergie d’ici 2035. Nous n’avons pas de temps à perdre!  

Vous êtes l’auteur de l’ouvrage Planète, sauvetage en cours. Une responsabilité collective, devenu une référence en matière de développement durable et dont la troisième édition a été publiée en 2016. Quels sont les éléments que vous avez actualisés par rapport à la première édition?  

J’ai eu la chance de participer au sein des délégations suisses à d’importantes rencontres internationales: Sommet de la Terre à Rio (1992), Sommet sur le développement durable à Johannesburg (2002) et Sommet Rio +20 (2012), où la notion de développement durable a été mise en musique et les programmes d’action validés. J’ai par ailleurs exercé des mandats politiques dans les domaines législatif et exécutif. Ces mandats politiques m’ont permis de proposer et de réaliser des contributions concrètes à la durabilité.

J’ai participé à la fois à des processus de négociations, aux fondements théoriques et à la mise en œuvre, également en étant actif dans des ONG dédiées au développement durable. Cette vision des différents niveaux d’une même problématique a été précieuse et je suis un des rares qui les allie.  Lorsque Bertil Galland a lancé la collection Le Savoir Suisse, il m’a demandé de contribuer à la série Nature & Environnement par un ouvrage de vulgarisation sur la durabilité.

Après une première parution de ce livre en 2005, il a été décidé, dix ans après, d’en faire une réédition. J’ai saisi l’occasion pour mettre davantage au centre l’économie; en effet le développement durable sera économique ou ne sera pas, et l’économie sera durable ou ne sera pas... J’ai intitulé ce chapitre Passer de la prédation à la gestion. Le savoir sur ce qu’il faut faire et comment produire et consommer au sens d’une économie durable est là, ce qui n’était pas le cas il y a 15 ans, mais reste à le généraliser. Je propose aussi une synthèse actualisée des documents validés sur le plan international, car j’assiste souvent à des débats où chacun y va de son interprétation personnelle de la durabilité sans bien connaître les sources.

Dans mon livre je donne des chiffres, des exemples concrets et je signale de nombreux sites internet permettant d’aller plus loin. Mon ouvrage relate aussi l’histoire philosophique du développement durable, compte tenu des controverses existant sur la notion de durabilité, qui est exigeante et demande de réduire pour le monde industrialisé l’empreinte écologique d’un facteur 3, comme mesure d’équité globale.  

 
 «Le développement durable est fondamentalement opposé au mythe de la main invisible.» © Charlotte Julie / Genève / 8 mai 2017

«Le développement durable est fondamentalement opposé au mythe de la main invisible.» © Charlotte Julie / Genève / 8 mai 2017

 

Vous faites la critique de l’approche superficielle de la durabilité. Que proposez-vous dans ce domaine?

Le développement durable est fondamentalement opposé au mythe de la main invisible, qui veut que l’économie se règle d’elle-même et qui prétend que si chacun poursuit son intérêt individuel, l’intérêt collectif en résulterait par automatisme, ce qui est manifestement faux. Tout au contraire le développement durable fixe un objectif et demande à y insérer l’activité humaine, donne une raison d’être à l’économie et à la technique. C’est un vrai renversement de paradigme.

Par ailleurs, beaucoup de gens ont intériorisé une définition lénifiante du développement durable, en pensant qu’en mixant un peu d’économie, un peu d’écologie et un peu de social cela suffira; or, on ne s’en tirera pas à si bon compte. Ou alors ces mêmes personnes tiennent le discours qu’il faut être riche pour pouvoir se payer un développement durable ou à l’inverse que cela ne concerne que les pays du Sud. Ces deux visions sont fausses. La durabilité concerne tout le monde et se situe à la source de ce qui nous fait vivre. C’est un développement différent, basé sur une approche qui considère les ressources de notre Planète comme un patrimoine commun de l’humanité et demande à faire en sorte de le partager avec tous les humains d’aujourd’hui et de demain. C’est une solidarité dans l’espace et dans le temps, l’humanisme des temps modernes!

Vous pointez également du doigt le manque de volonté politique.

Je traite en effet de l’action ou plutôt de l’inaction des États, qui sont le vrai maillon faible de la mise en œuvre. Les collectivités locales sont souvent bien plus engagées même si elles aussi ne vont généralement pas assez loin. Finalement, ce sont bien l’individu et la société civile qui incarnent la clé de la transition, comme le rappelle Pierre Rabhi lorsqu’il souligne que la transition commence par la transition intérieure. Je consacre également tout un chapitre au droit international, que les pays l’appliquent souvent de manière peu contraignante. Et je conclus avec la situation en Suisse.   

Le dernier chapitre de votre livre sur la situation en Suisse se veut-il en résonance avec l’actualité et la votation fédérale sur l’énergie?

En effet, car l’énergie est un des axes clés de la durabilité. Ma conclusion, enfin, est intitulée Au milieu du gué et répond à ceux qui me demandent si je suis pessimiste ou optimiste. Si j’étais optimiste, je serais un naïf, et si j’étais pessimiste je devrais dire Après nous le déluge! Ce livre est un outil de travail où je donne des éléments pour aller de l’avant, en vue d’arriver ensemble à des conditions de vie qui la rendent viable pour tous sur cette Terre; ce n’est pas vraiment la planète qui est en cause mais bien les conditions de vie de l’humanité.  

Comment la transition économique et écologique que vous prônez peut-elle se faire?

En réduisant l’empreinte écologique. En Suisse aussi, nous utilisons trois fois plus de ressources que notre juste part. Ce n’est ni viable ni équitable. Le premier pas est bien ce que propose la stratégie 2050, puis il faudra aller vers la société à 2000 Watts, soit diviser par trois la consommation d’énergie. Cette prise de conscience ne peut être nourrie que par un sentiment d’urgence. Nicolas Hulot a tout récemment rappelé au nouveau président français Emmanuel Macron que notre système économique n’assure plus ses promesses de progrès social et détruit la planète... conjuguant le dommage social et le dommage environnemental. Le chemin pour s’en sortir passe par la capacité à devenir plus autonomes, en valorisant d’abord les ressources et le savoir-faire local.

On peut passer à une économie circulaire en rendant les objets réparables, réutilisables et en minimisant la production de déchets. En multipliant aussi les maisons positives qui fournissent plus d’énergie qu’elles n’en consomment. Il est aussi urgent de favoriser des modalités de déplacement moins énergivores et de travailler à la résilience agro-alimentaire. L’agriculture industrielle conduit à une impasse et ne permettra pas de nourrir la planète, à l’encontre de ce que l’on a longtemps cru, puisqu’elle mène au contraire à détruire les sols, à décimer la population paysanne, à niveler la diversité génétique et à faire dépendre notre nourriture du pétrole.

 
 

N’est-ce pas une nostalgie du passé?

Non, c’est agir pour retrouver une agriculture à échelle humaine qui produise des biens alimentaires de qualité et recrée des emplois. Il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de prendre le meilleur d’aujourd’hui et le meilleur du passé pour construire l’avenir. Comment évoluer vers une économie de la durabilité? L’économie de la durabilité s’inscrit autour de l’autonomie locale, de la relocalisation solidaire, des énergies propres, de la création de biens utiles, d’une offre d’emploi de qualité et des prix justes. Il est primordial de sortir des dérives actuelles, tout en permettant à chaque personne d’avoir un revenu suffisant pour vivre, ce qui est loin d’être assuré. Si la transition peut paraître abstraite à d’aucuns, un regard sur le domaine énergétique montre qu’elle est bien concrète, salutaire, réaliste et faisable.

L’élection de Donald Trump à la présidence de États-Unis ne remet-elle pas en question l’accord de Paris?

Le développement durable a été longtemps présenté comme un concept idéaliste: Nice to have, c’est sympa si on y arrive! Alors qu’il s’agit d’assurer les fondements du vivre ensemble sur cette Terre. Le développement durable a de plus rarement été présenté comme une sortie de crise, alors qu’il est indispensable pour assurer l’étape suivante de l’humanité. Si l’on n’y parvient pas, on s’enfoncera dans la multiplication des crises et une fragmentation, une opposition toujours plus grandes des populations et des territoires.

Les élections présidentielles aux États-Unis et en France ont souligné la détresse des territoires et des catégories sinistrées, parce que l’industrialisation évolue et que l’industrie lourde du charbon et de l’acier disparaît peu à peu, en France comme aux États-Unis. Les personnes laissées sur le carreau ont, et on peut bien les comprendre, la nostalgie de ce qui fonctionnait avant, car il n’y a pas eu de plan de relance à des échelles suffisantes.

Malgré cela, aux États-Unis, les emplois dans le solaire sont déjà deux fois plus nombreux que ceux dans le charbon. On peut flatter cette population, on peut être élu par cette population. Mais le charbon est condamné, tôt ou tard, c’est comme si on voulait ressusciter les locomotives à vapeur! L’accord de Paris a été signé le 4 novembre et le 9 novembre Donald Trump a été élu. Le contraste n’aurait pas pu être plus grand...  

Le monde de l’entreprise aux États-Unis est-il sensible au développement durable?

Oui, les chefs de 600 entreprises, et non des moindres, ont écrit à Donald Trump, avant son investiture, pour lui dire qu’ils avaient compris que le changement climatique était un défi qui les concernait également, qu’ils avaient désormais adapté leurs plans d’affaires et qu’ils étaient prêts à apporter leur contribution. Ils demandaient instamment au président élu de ne pas changer les règles. Je ne connais pas la réponse du gouvernement américain, mais cela montre que l’on vit un moment intéressant. À condition d’avoir un plan d’affaires revisité et une clientèle prête à les suivre, les acteurs économiques peuvent parfaitement s’inscrire dans les exigences de la durabilité. Ce décalage montre que Donald Trump est un homme du passé. Mais qui peut faire beaucoup de dégâts!

Qu’en est-il de la France qui vient d’élire Emmanuel Macron à la présidence?

En France, la donne est un peu différente. Les enjeux environnementaux n’étaient que peu présents dans la campagne électorale. Marine Le Pen est une sorte de Donald Trump français, pro-nucléaire de surcroît, comme si la technologie liée à l’uranium était française et l’uranium aussi! Emmanuel Macron a bien évoqué l’écologie dans son discours, mais la suite reste à définir.  

Le fait qu’Emmanuel Macron soit soutenu par des personnalités comme Corinne Lepage, Nicolas Hulot, Daniel Cohn-Bendit et Ségolène Royal est-il réjouissant?

J’espère que Nicolas Hulot, Daniel Cohn-Bendit et Ségolène Royal, qui a été une pionnière en matière d’écologie, vont trouver une bonne écoute dans l’entourage d’Emmanuel Macron et qu’il sera sensible à leurs arguments. Les dirigeants politiques sont tributaires du sentiment populaire; s’il y a un mouvement en faveur du développement durable dans la population, cela peut faire bouger les choses. Le film Demain et le mouvement de la transition sont de nature à montrer une image différente et bien plus positive de la modernité que le discours éculé des technocrates qui s’échinent à faire redémarrer un moteur économique qui doit être fondamentalement reprogrammé.  

Pour en revenir à la Suisse et à la votation sur la stratégie énergétique, les opposants affirment notamment que le coût de la sortie du nucléaire sera très élevé. Avez-vous un chiffre à ce propos?

En réalité, c’est le coût de la poursuite du nucléaire qui va nous plomber; la gestion des risques ne cesse d’être réévaluée à la hausse et les nouvelles centrales dans le monde ne sont construites qu’à travers des subventions massives de l’État, celles-là même que les adversaires de la stratégie rejettent quand elles vont au solaire ou à un meilleur usage de l’énergie! Si la stratégie énergétique fait un bon score, cela sera un bel élan pour ne pas seulement stabiliser la consommation, ce que nous avons réussi à faire malgré une augmentation de la population et du PIB, mais la réduire. Mais si elle devait ne pas être acceptée, cela fermerait la porte pour de nombreuses années.

Nous avons la chance d’avoir Madame Doris Leuthard en sa qualité de chef d’orchestre de la transition énergétique. Les adversaires de cette stratégie misent certainement sur le fait que si le peuple la refuse, et qu’il faut encore trois ou quatre ans pour boucler une nouvelle mouture, Madame Leuthard ne sera plus au Conseil fédéral. Alors, je crains qu’une bonne partie du centre-droit ne revienne à ses vieux démons du nucléaire et d’une consommation sans limites… Ce serait le triomphe de l’irresponsabilité organisée.



Planète, sauvetage en cours. Une responsabilité collective

IIIe édition entièrement actualisée (2016)

Presses polytechniques et universitaires romandes

Nature & Environnement N° 25.

 
PolitiqueLuisa Ballin