Kosovo, retour en terre inconnue

Selon le World Factbook de la CIA, le Kosovo est le deuxième pays le plus pauvre d’Europe, après la Moldavie. © Alberto Campi / Archives

Selon le World Factbook de la CIA, le Kosovo est le deuxième pays le plus pauvre d’Europe, après la Moldavie. © Alberto Campi / Archives

 

 

Depuis l’indépendance du pays, de nombreux Kosovars installés en Allemagne et en Suisse sont expulsés de force vers leur pays d’origine. Sans attaches ni revenus, ils doivent survivre dans l’un des États les plus pauvres d’Europe.

Mathieu Martiniere
We Report
Juillet 2017


«Je me suis senti dégradé. Je crois que c’est le mot juste. Je me suis senti discriminé à un niveau institutionnel. Comme une sorte de déjà-vu en revenant au Kosovo.» Selamet Prizreni n’aurait pas voulu fouler à nouveau et de sitôt la terre de ses parents. Le musicien, l’un des deux personnages principaux du documentaire Trapped by Law (2015), a pourtant été expulsé une nouvelle fois, le 16 mai, vers le Kosovo.

Le film, réalisé par un jeune cinéaste rom kosovar, Sami Mustafa, a été nominé dans de nombreux festivals internationaux. Il retrace l’histoire de deux frères, des rappeurs kosovars ayant grandi en Allemagne, avant d’être expulsés vers le Kosovo. Le premier, Kefaet, né en 1984, a quitté le pays à l’âge de 4 ans. Le second, Selamet, est né en 1989 à Essen, en Allemagne. Lui n’avait jamais connu la terre de ses origines.

Le 15 mars 2010, c’est le choc. Des policiers allemands viennent sonner chez la famille Prizreni, en pleine nuit. Selamet et Kefaet, après l’échéance de leur permis de séjour, sont menacés d’expulsion. On leur attache les lacets, de peur qu’ils s’enfuient. Puis, ils sont conduits en prison, avant d’autoriser une dernière rencontre, d’une dizaine de minutes, avec leurs parents. La suite, c’est une enveloppe de cinquante euros et un vol direct pour Pristina, de gré ou de force. Selamet n’a que 21 ans. En Allemagne, il était sur le point d’enregistrer son premier album.

Les deux frères restent bloqués près de cinq ans au Kosovo. Avec leur musique, ils deviennent des célébrités locales. Le réalisateur Sami Mustafa les suit, pas à pas. Dans son documentaire Trapped by Law, on les voit sillonner la campagne du Kosovo dans une voiture de location. Dehors, les maisons de torchis et de briques se succèdent au milieu des terrains vagues. Des enfants jouent au milieu des ordures. Kefaet, Selamet et leurs amis filment avec leurs téléphones portables.

Dans l’habitacle, ils parlent la langue de Goethe, sur fond de rap germanique. Le contraste est marquant. Sur la terre de leurs parents, les jeunes Kosovars se comportent comme de véritables touristes. «Dans la voiture, tu fermes la porte, la fenêtre, tu entends juste de l’allemand, ta propre musique... Une petite Allemagne», commente en voix off Selamet, dans Trapped by Law.

 
Selamet Prizreni. © Image extraite du documentaire Trapped by Law / 2015

Selamet Prizreni. © Image extraite du documentaire Trapped by Law / 2015

 

Durant presque cinq ans, les deux frères tentent toutes les voies légales pour quitter le pays. En vain. Leur appartenance à la minorité rom, discriminée dans l’ensemble des pays des Balkans, est une double peine. Un jour de 2015, ils craquent, et passent clandestinement la frontière entre la Serbie et la Hongrie. Ils reviennent en Allemagne et finissent par arracher des papiers temporaires.

Kefaet obtient finalement un permis de séjour d’un an. Selamet, lui, peut être expulsé à tout moment. Le 16 mai, il est renvoyé une seconde fois vers le Kosovo. Cette fois-ci, sans son frère, ni le reste de sa famille, vivant en Allemagne. Disposant d’un contrat de travail, les parents bénéficient d’un permis de travail à durée illimitée. La mère a même passé le test pour obtenir la citoyenneté allemande.

L’histoire de Selamet est loin d’être un cas isolé. Depuis plusieurs années, de nombreux Kosovars installés en Allemagne et en Suisse sont expulsés de force vers la terre de leurs parents. En Allemagne, le phénomène atteint même des proportions inquiétantes. Entre 2014 et 2015, un véritable exode vide le Kosovo de ses habitants. Des rumeurs, infondées, d’un soudain besoin de main d’œuvre dans plusieurs états de l’Union européenne, laissent croire que l’asile serait plus facile à obtenir. Nombre de migrants kosovars atteignent alors l’Allemagne.

Près de 5000 kosovars expulsés d’Allemagne en 2016

Les autorités allemandes réagissent avec fermeté. Très peu de demandes d’asile en provenance des Balkans sont acceptées. «En 2015, le gouvernement a placé les pays des Balkans dans la liste des états sûrs. La procédure est désormais courte, de quelques semaines, pour aller devant le tribunal», précise Bernd Mesovic, directeur-adjoint de Pro Asyl, une association allemande d’aide aux réfugiés. Ainsi, selon les chiffres officiels du gouvernement, l’Allemagne a expulsé 4988 ressortissants kosovars en 2016. Par nationalité, le Kosovo se classe en deuxième position, derrière l’Albanie, sur les retours forcés, et concentre à lui seul un cinquième des expulsions. Se faire régulariser en Allemagne lorsqu’on est originaire des Balkans devient de plus en compliqué.

 
Kefaet Prizreni. © Image extraite du documentaire Trapped by Law / 2015

Kefaet Prizreni. © Image extraite du documentaire Trapped by Law / 2015

 

Qui plus est depuis 2010, quand l’Allemagne, mais aussi d’autres Etats européens comme la France ou la Suisse, ont signé des accords de réadmission avec le Kosovo suite à son indépendance auto-proclamée en 2008. «C’est vraiment difficile d’avoir des papiers. Je suis arrivé à l’âge de 9 ans en Allemagne, mais j’ai dû attendre vingt ans pour avoir un titre de séjour illimité. Et pourtant je n’ai jamais rien fait de mal, je travaille et j’ai un diplôme universitaire», nous confirme Orhan Sokoli, un réalisateur rom et kosovar installé à Munich.

Mêmes conclusions en Suisse, pays qui abrite une importante communauté albanophone, en majorité originaire du Kosovo. «La migration des Kosovars en Suisse, contrairement aux idées reçues, ne date pas de la guerre», rappelle Albana Krasniqi Malaj, directrice de l’Université populaire albanaise à Genève. «La première vague a débuté pendant les Trente Glorieuses. C’était une main d’œuvre de travail, des hommes, peu qualifiés. Ensuite, il y a eu une seconde vague dans les années 1980. C’était surtout des activistes albanais qui revendiquaient l’indépendance du Kosovo. La plupart ont obtenu l’asile politique. La troisième vague, c’est celle des réfugiés de la guerre. On a tous vu les images», explique-t-elle.

Mais depuis 2010 et les accords bilatéraux de réadmission, les demandes d’asile positives en Suisse se font de plus en plus rares. En 2012, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) a même introduit une procédure accélérée pour les pays dont le taux de reconnaissance de l’asile est faible, à savoir l’ensemble des pays des Balkans, dont le Kosovo. «On accorde très peu l’asile aux ressortissants de ces pays-là. Ils sont dans la procédure "fast-track", une procédure au pas de charge», confirme Aldo Brina, chargé d’information et de projets au Centre social protestant (CSP) à Genève.

Les autorités helvétiques, mais également allemandes ou françaises, estiment aujourd’hui, en plaçant le Kosovo dans la liste des «pays sûrs», que les motifs politiques, vendettas et luttes de clans, sont de l’histoire ancienne dans les Balkans. Ce que réfute Nicole Andreetta, aumônière catholique à l’Agora (Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d’asile et des réfugiés), au contact régulier de familles kosovares et roms.

«Il y a encore beaucoup d’histoires de vendettas dans les mariages mixtes et même dans les mariages non-mixtes, de deux clans roms différents par exemple», affirme-t-elle. Elle ajoute: «Ce sont souvent de jeunes parents avec des enfants. Avec la guerre, ils ont vécu l’exil sur la route. Quand il y a eu l’indépendance, on leur a dit qu’ils n’étaient plus chez eux, que le Kosovo, c’était les Albanais. Et maintenant, c’est rebelote avec leurs enfants. La deuxième génération revit ça

Le constat est en effet aggravant pour les minorités roms du Kosovo. En 2012, l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) a publié un rapport alarmant sur la situation des minorités roms, ashkalies et égyptiennes rapatriées au Kosovo. Le Fonds pour la réintégration, affecté en théorie pour les retours, ne serait alloué que trop rarement dans la pratique. Or, selon l’Unicef, les familles rapatriées seraient encore plus précaires que les familles restées au Kosovo. Un an après leur retour, elles auraient des difficultés à s’assurer un repas par jour.

Quant au logement, il reste un chemin de croix. Selon l’UNHCR, seules 30 à 40% des personnes renvoyées au Kosovo peuvent rentrer dans leurs lieux d’origine. L’exclusion des communautés roms est ressentie partout, dans tous les domaines. «Ils sont en effet soumis à une discrimination généralisée et systématique, dans tous les aspects de la vie, tels que l’emploi, l’éducation, l’utilisation de la langue, la liberté de mouvement, l’accès aux services publiques ainsi que l’accès à la sante, à la documentation et à un logement convenable», peut-on lire dans le rapport de l’OSAR.
 

 
Au Kosovo, la recherche d’un logement est un chemin de croix. Selon l’UNHCR, seules 30 à 40 personnes peuvent rentrer dans leurs lieux d’origine. La discrimination est partout, dans tous les domaines. © Alberto Campi / Pristina / Archives

Au Kosovo, la recherche d’un logement est un chemin de croix. Selon l’UNHCR, seules 30 à 40 personnes peuvent rentrer dans leurs lieux d’origine. La discrimination est partout, dans tous les domaines. © Alberto Campi / Pristina / Archives

 

La situation économique au Kosovo reste dramatique. Selon le World Factbook de la CIA, le Kosovo est le deuxième pays le plus pauvre d’Europe, juste derrière la Moldavie. Malgré une prévision de croissance par la Banque mondiale de 3,9% en 2017, le taux de chômage atteint 33%, et dépasse les 60% chez les jeunes dans un pays à la moyenne d’âge de 26 ans. La CIA pointe même qu’«un haut niveau de corruption, de faibles mesures coercitives et la fourniture instable de l’électricité ont découragé les investisseurs potentiels».

C’est donc un pays exsangue que Selamet Prizreni a rejoint, contraint et forcé, le 16 mai dernier. La Cité a pu contacter le jeune homme, bloqué depuis des semaines au Kosovo. «Je n’ai pas de logement, rien de fixe. Je dois m’arranger pour manger et dormir», confie par téléphone le rappeur né en Allemagne. «J’ai de la famille au Kosovo, mais je n’ai pas de relations avec eux. La dernière fois que je suis allé les voir, ils ont eu des mots durs envers moi. Je suis Allemand, et je ne veux pas perdre du temps et de l’énergie avec eux», soupire Selamet. Il reste pourtant positif, et veut croire en sa bonne étoile. Celle d’un musicien engagé, contre le racisme et la discrimination des Roms. Il n’abandonnera pas le combat, d’abord pour sa famille, laissée en Allemagne.

«J’ai une fiancée allemande, enceinte de huit mois. J’espère que l’ambassade va me donner des papiers dans les prochains mois», soupire Selamet. «Tu ne peux pas être dépressif ici, tu dois trouver des solutions. Les jeunes sont intelligents, ils sont talentueux mais il n’y a aucune perspective pour eux au Kosovo